"J’ai perdu la vue à l’âge de 10 ans, ils m’ont scolarisée à l’école des aveugles, vous savez, à l'époque, moi, je suis née française."

Au début, je me suis sentie un peu isolée, après je me suis intégrée très vite, et j’ai fait des amis, j’étais très heureuse quand même dans mon mariage. Auparavant, j’ai vécu en Algérie toute ma vie, j’ai enseigné les travaux manuels.
J’ai dû lutter, mener une grande lutte, pour m’intégrer dans la société, vu ma cécité… car je suis non-voyante, comme vous le constatez. Et, je suis issue de parents traditionnalistes, voyez-vous. La fille, c’est à dire, après avoir atteint un certain âge, elle reste à la maison. Mais, j’avais une force de caractère, vous savez, j’étais très forte de caractère…
Alors que mes parents - c’étaient des gens aisés - ne voulaient pas que je travaille, mais ils m’ont permis à force, quand même, de faire des études.
Je suis née, enfin, … je ne suis pas très jeune, je suis née en 41, et à la suite, ils m’ont scolarisée, j’ai perdu la vue à l’âge de 10 ans, ils m’ont scolarisée à l’école des aveugles, vous savez, à l’époque, moi, je suis née française, du temps du colonialisme. Après, bon, quand la fille atteint 15 ans, elle reste à la maison.
Moi, j’étais très douée, de nature, j’étais très douée, en tout, et pour tout, voyez-vous. Ce qu’il y a, l’entourage familial fait beaucoup, pour permettre l’épanouissement de la jeune fille ou des enfants. Alors j’étais très entourée familièrement, j’avais mes grands-parents qui m’aimaient beaucoup, et j’étais une enfant gâtée, si vous voulez, mais je devais respecter les traditions.
Et après, par la suite, l’Algérie, avait fait une enquête sur les non-voyants pour les envoyer à l’étranger, pour faire des études, ceux qui avaient un certain niveau. Moi, je voulais rentrer, je voulais justement faire partie de cet envoi, voyez vous. Alors bon, mon père avait refusé au début, il ne voulait pas accepter que je parte. Voyez-vous, j’avais dépassé la vingtaine, j’avais 23 ans, quelque chose comme ça, il ne voulait pas, mon père, accepter le fait que je quitte l’Algérie. Sans lui, et sans… enfin, que je rentre seule en France. Mes frères, ils m’ont soutenue, c’est vrai, certes, ils m’ont soutenue.
Je suis venue à Clermont–Ferrand, où j’ai fait une année de formation de tricot main et machine, et j’ai fait du secrétariat, de la dactylographie.
En une année, j’ai obtenu ce que d’autres n’ont pas obtenu en 5 ans. Alors, à la suite de ce stage, que j’avais fait, je fus la première à avoir obtenu le diplôme de dactylo, en France, étant non-voyante, dans ce centre. Au début, ils m’ont dit, écoutez, on vous apprend la machine à écrire afin de vous permettre de faire votre courrier toute seule, en noir. Mais, le diplôme, ce n’est pas la peine de compter le présenter, parce que nous avons eu des échecs, dans les années précédentes. Bon, écoutez, au début, c’est vrai, j’ai fait des efforts pour apprendre la dactylographie, après je me suis dit, puisqu’il n’était pas possible de présenter mon examen, ce n’est pas la peine que je continue. Je me perfectionne, parce que j’étais venue en stage de perfectionnement seulement, je savais déjà tricoter à la machine.
Bon, alors donc, ensuite, après, j’avais proposé - c’étaient des religieuses - je leur avais fait une proposition,  pourquoi ne transcriraient-ils pas le cours en braille, l’examen ? Elles m’ont dit : écoutez, nous ne l’avons jamais fait.  
Après quelques jours de réflexion, entre elles, les religieuses, c’est à dire les dirigeantes de l’établissement, elles m’ont appelé au bureau, elles m’ont dit voilà, Mademoiselle, nous allons tenter l’expérience avec vous.
Nous étions deux, non-voyantes, à l’avoir présenté. La monitrice qui était là-bas, et moi. Elle, elle était là-bas depuis dix ans, puisqu’elle a fait ses études là-bas, et après ils l’ont gardée en tant que monitrice. Et l’examen avait été retardé d’un mois. On devait l’avoir le 5 juin 1968. Et après ça a été remis au 5 juillet. Pour la transcription de l’examen, et … bon… après, moi j’étais rentrée le 7 juillet, en Algérie, mon stage terminé. Et un mois après, j’avais reçu mon diplôme - mes diplômes - avec une lettre de félicitations. Voyez, c’est ce qui m’avait vraiment fait très plaisir, et j’étais très heureuse, et mes parents étaient quand même très contents des résultats.
Après, bon, j’ai changé ma machine, j’avais pris une machine à tricoter, qui était la même - c’est à dire une Passat pneumatique - la même que celle qu’ils avaient à l’école, là où j’étais. Et après, par la suite, j’ai travaillé du prêt à porter, pour les magasins, pour les clientes, des sur-mesure, j’ai fait des robes, des manteaux, de tout. Je faisais de tout, et même, je faisais du crochet et j’arrivais à faire les finitions moi-même.
Et une fois, quelques années plus tard, j’avais vu à la télévision algérienne, que, c’est- à -dire, les non-voyantes, n’arrivaient pas à faire grand chose, ils avaient créé un atelier à Oran, et ça n’a pas marché, il y a eu un échec.
Moi j’avais écrit au ministère, j’avais mon jeune frère, qui était mon secrétaire, il était mes yeux. Il faisait tout pour moi.
Donc, j’avais fait, c’est à dire, un courrier, j’avais adressé un courrier au ministère, discrètement, en cachette de mes parents. Et je l’avais envoyé au ministère, alors vous imaginez la supercherie… quand même ! Et j’ai envoyé, un dossier au ministère, et j’avais sollicité un emploi d’enseignante dans l’enseignement des travaux manuels, à l’école des aveugles.

Ouahiba Z.
Témoignages/Algérie/Enfance